Chers Professeurs et chers compatriotes,
Si nous ne faisons pas suffisamment d’efforts pour appuyer notre argumentation par la science afin d’arriver à accepter la contradiction sans nous sentir rabaisser, nous ne serons pas capables de nous équiper intellectuellement en vue de sortir notre pays de sa trajectoire actuelle d’un Etat sombrant dans la faillite.
Il est de la responsabilité de tout cadre congolais, a fortiori professeur, de s’instruire avant de soutenir certaines vues partisanes. Sinon, on continue de transmettre aux générations futures des descriptions inexactes des faits historiques.
Le président Joseph Kasa-Vubu n’est pas la source du mal congolais mais il a joué un rôle [bien docunenté] dans le blocage de la consolidation des institution politique et economiques du pays.
Nous estimons donc qu’il est important de présenter aux congolais de nouvelles générations une version de l’histoire autre que celle enseignée durant des décennies pour blanchir la Belgique et ses serviteurs locaux de tous les crimes perpétrés au Congo et noircir les patriotes qui avaient osé se lever pour exiger la construction de l’indépendance, chez-nous.
Le but de ce message est de : (1) préciser que le Congo ne s’est jamais relevé de la déstabilisation institutionnelle et économique de 1960 ; (2) examiner le rôle de Joseph Kasavubu dans cette déstabilisation ; (3) et de réfuter catégoriquement l’affirmation irrationnelle de certains « universitaires congolais » selon laquelle la bonne gouvernance économique économiques aurait eu lieu durant le mandat de Joseph Kasa-vubu et même pendant les premières années de Mobutu comme
DESTABILISATION DES INSTITUTIONS.
L’échec dans la construction des institutions est la cause principale de la situation que nous vivons dans notre pays depuis 1960.
En effet, Daron Acemoglu et James Robinson citent abondamment le cas de notre pays dans leur célèbre étude WHY NATIONS FAIL; et ce de manière rationelle qu’ils concluent que ce sont les institutions politiques et économiques créées par l’homme qui sous-tendent le succès économique (ou son absence).
Contrairement aux britanniques et français, après huit décennies de colonisation les belges n’avaient posé les bases ni de l’exécutif, ni du législatif ni du judicaire au Congo. Par ailleurs, en guise de bourgeoise congolaise ils n’ont favorisé que l’éclosions d’une bourgeoisie bureaucratique ou compradore ( une bourgeoisie qui ne vit que par l’extraction des richesses du fait de sa présence aux commandes de l’État) en plus de la bourgeoisie cléricale .
Même dans le diagnostic établi par la Banque Mondiale en 2018, pour expliquer « la persistance de la pauvreté, des inégalités et des vulnérabilités répandues dans un pays possédant des richesses naturelles immenses » ,il est expliqué que l’instabilité politique et la faiblesse des institutions publiques depuis 1960 sont les facteurs principaux de la mauvaise situation de notre pays. Il est même écrit d’une façon explicite ce qui suit pour stigmatiser l’instabilite politique et la faiblesse des insitutions:
« Le Premier ministre élu pour la première fois a été renversé et assassiné après seulement dix semaines en fonction. À la suite de l’indépendance, les provinces du Kasaï et Katanga ont cherché à faire sécession. Le pays a vécu deux périodes de guerre dans les années 1990 (1996-1997 et 1998 » (cf. World Bank document, RDC, Diagnostic systématique pays,Priorités de politiques pour réduire la pauvreté et promouvoir la prospérité partagée dans un pays fragile sortant d’un confli, p.3-4)
Qui a organisé le renversement de Patrice Lumumba ? Qui l’a fait assassiner ? Qui a organisé les sécessions au Katanga et au Kasaï ? La réponse à ses questions se trouve consignée notamment dans le rapport sénatorial belge :
« D’une manière générale, on peut affirmer que le gouvernement belge n’a eu, dès le début, que peu de respect pour la souveraineté du Congo.. Le soutien apporté par la Belgique au Katanga et au gouvernement de Tshombe constituera un élément important dans le cadre de la lutte contre le gouvernement Lumumba. Ce n’est pas tant la sécession en soi qui constitue un objectif à cet égard que la restructuration confédérale du Congo, par laquelle le gouvernement belge espère enlever à Lumumba et à son mouvement unitaire, le MNC, le fondement de leur pouvoir et la base économique de celui-ci. Le soutien apporté par la Belgique à la sécession du Sud-Kasaï et les projets visant à créer un Congo fédéral ou confédéral s’inscrivent également dans ce cadre. »
En effet d’innombrables études crédibles ont montré que le Congo ne s’est jamais relevé de sa décolonisation précipitée suivie de la déstabilisation institutionnelle et économique de 1960, dont la responsabilité première revient à la Belgique. D’ailleurs comme nous l’avons déjà écrit dans un message passé, en 1967 deux experts belges (H. Vander Eyken et F. Vander Vorst avait déjà publiée un étude parlant du blocage de croissance du Congo par la Belgique.
Ce n’est donc pas Kasa-Vubu l’agent principal du mal congolais mais la Belgique.
ROLE DE KASAVUBU DANS LA DESTABILISATION
Nous disons donc que Joseph Kasa-Vubu n’est pas la source du mal. Toutefois, affirmer que celui-ci n’est pas l’auteur principal du mal n’absout pas totalement ce dernier de ses responsabilités, parce qu’il fut utilisé pour notamment déstabiliser les institutions du pays le 5 septembre 1960 par les puissances étrangères.
Lors de la crise constitutionnelle de 1960, Il est vrai que Joseph Kasavubu avait eu une « victoire », mais arrangée à l’Onu par les Etats-Unis pour se faire reconnaître comme président de la République par la communauté internationale. Pourquoi préférait-il tirer sa légitimité de la communauté internationale plutôt que du parlement congolais ? Pendant près de douze mois, Joseph Kasa-Vubu a tenté sans succès de convoquer une table ronde bis pour déconstruire le Congo plutôt que respecter la structure unitaire définie dans constitution provisoire ou Lois fondamentale.
A propos de la victoire aux nations Unies voici ce qui s’est passe, comme Richard D. Mahoney l’a écrit dans JFK : Ordeal in Africa, les États-Unis, cependant, ont payé le prix fort pour la victoire, car ce vote creusera davantage une méfiance profonde entre les Occidentaux et les Africains. Tous les principaux pays contributeurs de troupes se sont rangés du côté de ceux qui étaient opposés à l’occupation du siège du Congo par la délégation de Kasa-Vubu. Mahoney rapporte aussi que le sénateur Wayne Morse, qui servait à l’époque en tant que délégué américain auprès de l’ONU, a décrit l’acte de la délégation américaine comme une « terrible erreur » qui a fait perdre la confiance des Africains envers les États-Unis. « Vous pouvez acheter votre Kasa-Vubu, vous pouvez acheter quelques comparses au Katanga, mais ce n’est que temporaire, et vous construisez sur des sables mouvants […] » En forçant la question des pouvoirs, les États-Unis et d’autres puissances occidentales ont peut-être enfoncé un clou dans le cercueil politique de Lumumba, mais leur action n’a donné d’autre choix à ses partisans que de faire la guerre. Fin novembre 61, ils mettent en place un gouvernement rival à Stanleyville. Il y a alors, au moins nominalement, quatre gouvernements au Congo.
En effet, jusqu’en août 1961, le gouvernement Lumumba n’avait pas encore été remplacé et le parlement congolais était fermé suite au désaccord avec le président Kasa-Vubu, et ce, malgré l’appui des Occidentaux à Mobutu et Iléo ! Ce sont les pressions à l’ONU qui contraindront Joseph Kasa-Vubu et Mobutu à permettre la réouverture du parlement, dominé par les lumumbistes, qui désignera un nouveau gouvernement.
En 1963, après trois années d’indépendance, le Congo n’avait toujours pas de Constitution. Malgré l’assassinat de Lumumba et l’élimination des lumumbistes du gouvernement, les chambres étaient toujours dominées par les unitaristes. Le projet de Constitution « fédéraliste » de Joseph Kasavubu ne pouvait pas passer ; et ce, malgré la corruption utilisée par le groupe Binza.
Afin d’avoir les mains libres pour rédiger sa Constitution fédéraliste en dehors du parlement, le Président Kasa-Vubu avait dû révoquer (« renvoyer en vacances ») le parlement, avec lequel il était en désaccord sur ce sujet. Des parlementaires lumumbistes porteront alors leur combat d’abord dans la rue ; puis, à cause de la répression par les services de sécurité sous les ordres de Mobutu, ils formeront le Conseil National de Libération, qui appuiera la lutte armée déjà initiée par Pierre Mulele. C’était le début de la grande insurrection de 1963-67.
Dans des nombreux rapports de l’ONU (notamment les rapports Dayal) ; dans des documents déclassifiés américains ; dans le rapport du parlement Belge sur la crise congolaise et, surtout dans le rapport de la Conférence Nationale Souveraine (1992) le rôle de Joseph Kasavubu comme collaborateur des puissances occidentales pour empêcher les nationalistes congolais d’essayer leur projet de société sous le prétexte que ces derniers étaient des communistes.
Dans le rapport de la C.N.S. on peut lire ce qui suit :
« Le Chef de l’Etat, Joseph Kasavubu, régnant sans gouverner, monsieur Joseph Kasavubu a la responsabilité morale pour avoir cautionne la crise institutionnelle, en signant en date du 05 Septembre 1960, l’acte portant révocation du Premier Ministre Lumumba et un autre nommant le President du Senat Joseph Iléo du MNC/K, Premier Ministre.
Il aura viole la loi Fondamentale sur laquelle reposait sa propre légitimité en tant qu’institution de la République.
Il a attente à la sécurité de l’Etat pour avoir contresigné un décret-loi constitutionnel instituant le collège des commissaires généraux en lieu et place du gouvernement central et du parlement. » ( Rapport de la CNS p.53, p.67)
Joseph Kasavubu fut donc responsable de la déstabilisation du pays en apportant son aide au plan de déstabilisation a long terme du Congo par la Belgique.
Vouloir innocenter Joseph KASAVUBU en citant B.Verhaegen dans cette partie de l’Histoire est une mystification, car ce dernier avait été lui-même l’un des jeunes conseillers belges (enseignant à Lovanium) utilisés dans la déstabilisation du premier gouvernement congolais (cf. rapport sénatorial belge sur l’assassinat de Lumumba), bien qu’il essaiera plus tard de se distancier de ce passé peu glorieux. Ci-dessous un extrait du rapport sénatorial belge
« Dans le cadre du soutien belge à l’opposition politique, il est question d’un second intermédiaire, à savoir le professeur Benoit Verhaegen, qui, en tant que chef de cabinet adjoint du ministre du Plan Kabangi, assiste de près à la déliquescence du Congo. Il a de bons contacts dans les milieux gouvernementaux congolais et avec les Nations unies. Le soutien financier belge à l’opposition sera également apporté par le truchement de Verhaegen. »
C’est aussi mal à propos d’introduire dans le débat une vidéo parlant des « réalisations » de Joseph Kasavubu à la tête de l’Etat. A notre sens, Joseph n’ayant été qu’un chef d’Etat quasi protocolaire (lire la Loi Fondamentale), il n’avait pas la compétence de créer des instituts supérieurs dont la tache relevait du gouvernement responsable ; et il ne l’a pas fait.
Cliquez le lien suivant pour suivre l’histoire de la création de ENDA (un article de 2019).
LA PRETENDUE BONNE GOUVERNANCE ECONOMIQUE DURANT LA PERIODE 1960-1965 :
Quant aux affirmations selon lesquelles le Congo aurait été bien géré durant la période 1960-65 et que c’est l’insurrection lumumbiste qui aurait détruit le pays et que Mobutu aurait été honnête au début de son régime (1965-1975), elles ne sont que la conséquence d’un manque d’information.
Mon argument est base sur l’analyse de l’évolution du PIB et de l’emploi selon les statistique de l’ancienne Banque du Zaïre.
En effet, durant les quatre premières années de l’indépendance, la population est passée de 13 millions à 17 millions d’habitants, soit 25% d’augmentation pendant que le produit intérieur brut (PIB) a diminué de près de 15%. La production agricole a diminué de 40%, l’inflation a atteint plus de 30% par an et le salaire réel du secteur privé a diminué de moitié en termes de pouvoir d’achat. Par ailleurs, le franc congolais ne valait plus que 30% de sa valeur en 1965[i]. Est-ce la une bonne gouvernance économique ?
Ci-dessous, une évolution du PIB de la RDC. L’année 1958 est considérée comme la dernière année du fonctionnement normal du pays à l’ère coloniale.

Par ailleurs, en ce qui concerne l’emploi, un seul secteur a connu une augmentation des effectifs : l’Etat et le secteur public. L’agriculture perdra 20% de ses emplois en quatre ans, alors que la population ne cesse d’augmenter.
Ci-dessous, un tableau donnant le nombre des emplois (en milliers) :

Une augmentation disproportionnée des emplois dans le secteur public, couplée avec un manque d’agents réellement qualifiés, s’accompagne toujours d’une augmentation de niveau de la corruption, qui affecte la qualité des services rendus par l’Etat aux populations.
Il est vrai que l’insurrection s’est aussi accompagnée de quelques paralysies d’activités économiques. Mais il est important de retenir que la détérioration des conditions socio-économique durant la période 1960-1964 fut une des causes de l’insurrection. L’insurrection était donc un effet de la mauvaise situation économique non pas la cause première.
MOBUTU AURAIT-IL ETE INTEGRE DURANT LA PERIODE 1966-1970 ?
Il est vrai que pour justifier son Coup d’Etat, Mobutu a prétendu qu’il voulait combattre notamment la corruption. Mais son système n’a fait qu’accélérer la prédation par une méthode déjà utilisée par le President Kasa-vubu dans l’affaire du Conseil Monétaire [ayant permis à la Belgique de voler nos réserves dor] et qui persiste jusqu’aujourd’hui mais à un niveau plus élevé.
Elle consiste à ramener la signature de tous les contrats à la Présidence, où les conseillers surévaluent (en acceptant d’être corrompus) des montages financiers pour lesquels l’État congolais s’engage à rembourser les prêts en cas de fiasco des projets.
A titre d’exemple de montage financier : l’Allemagne fédérale accorda à la RDC un prêt évalué à des dizaines de millions de DM en 1969 pour organiser le transport public à Kinshasa. Ainsi fut créée la S.T.K, dont la gestion fut confiée à François Gallo Poto [ cousin de Marie Antoinette Mobutu, la première épouse du président]. Toujours durant les années 1970, un autre montage financier sur la base d’une étude de faisabilité de complaisance fut effectué pour obtenir plus de 60 millions de DM pour le montage de la COMIGEM. La gestion de ces entreprises fut confiée aux groupes Litho et Moleka. Cela n’était qu’un moyen permettant à l’entourage de Mobutu et de Mobutu lui-même de recevoir de l’argent. Puis, après la banqueroute de telles entreprises, le paiement de la dette fut entièrement supporté par l’Etat zaïrois.
La corruption concernant le barrage de Inga I était tellement scandaleuse que les pays du Marche Commun européens avait décidé de boycotter son inauguration en 1971. Et tout ceci était bien entendu avant la Zaïrianisation en 1973 et le projet de Inga II.
CONCLUSION :
Mieux vaut se renseigner suffisamment avant de présenter certaines vues comme autant de vérités. Pour guérir le Congo de la corruption ainsi que d’autres maux qui rongent notre nation, il faut asseoir des institutions solides et fiables, afin d’éviter qu’une clique au pouvoir ou gravitant autour du pouvoir profite de la plus large part du gâteau, et n’en laisse que les miettes à leurs concitoyens.
Pierre Sula
Coordonnateur du CET
| 1958 | 1960 | 1962 | 1964 | |
| Source : Banque du Zaïre |
[i] J.P. Peemans, « Le contexte socio-économique des “rébellions” congolaises, Rébellions-Révolution au Zaïre, Tome 1, p. 85