RDC – Mines : une relance de la Sokimo est-elle possible ?
4 mars 2022 à 11:11Par Stanis Bujakera TshiamalaMis à jour le 4 mars 2022 à 11:11

La société d’État dans le secteur aurifère fait régulièrement l’objet des critiques pour notamment son manque de transparence. Mais ses dirigeants veulent croire que le défi est possible à relever.
« Nous nous relançons aujourd’hui. » Ces mots viennent d’Augustin Mpela, l’ingénieur à la tête de la Société minière de Kilo-Moto SA (Sokimo), l’opérateur public du secteur aurifère en RD Congo. « Nous avons une petite unité de traitement à Nizi (nord-est), capable de produire dix kilos d’or par mois, et nous projetons d’installer une plus grande usine, d’une capacité de 60 kilos par mois, avant de monter encore en puissance », expose le responsable, qui indique vouloir aussi investir, sans donner de montant, dans le traitement des minerais oxydés, de transition et sulfureux.
Équivalent dans le domaine de l’or de ce qu’est la Gécamines pour le cuivre et le cobalt, Sur le papier, la société dispose d’un fort potentiel grâce à un portefeuille d’actifs prometteurs. La société publique congolaise est notamment actionnaire à hauteur de 10 % de Kibali Gold Mine, coentreprise contrôlée conjointement par le géant minier Barrick Gold (45 %) et AngloGold Ashanti Ltd (45 %), qui opère un méga gisement situé dans la province de Kibali Sud (est de la RDC) et dont les réserves certifiées sont évaluées à 1,5 million d’onces.
« L’ADOPTION DE RÉFORMES, EN PARTICULIER LE NOUVEAU CODE MINIER, FACILITE LA CONCLUSION DE PARTENARIATS, QUI VONT ASSEOIR LA RELANCE DE LA SOCIÉTÉ »
« Nous sommes en train de voir comment augmenter les dividendes de la société dans ce contrat pour rétablir l’équilibre », explique Augustin Mpela qui fait également état de la collaboration entre la Sokimo et les orpailleurs organisés en Associations des foyers miniers (AFM). « L’adoption de réformes, en particulier le nouveau code minier, facilite la conclusion de partenariats, qui vont asseoir la relance de la société », reprend le directeur général, assurant que « depuis quelque temps, la situation s’améliore, même sur le plan financier ».À LIRERDC-Mines : Félix Tshisekedi enfonce le clou vis-à-vis des exploitants étrangers
160 millions de dollars évaporés
Le pari de la relance s’annonce toutefois difficile à relever. En janvier, un rapport intitulé « Sokimo, la corruption tue » et publié par le Cadre de concertation de la société civile sur les ressources minières dans la province de l’Ituri en collaboration avec la structure « Le Congo n’est pas à vendre » a révélé que plus de 160 millions de dollars, perçus entre 2009 et 2017 par la Sokimo, se sont évaporés au lieu de servir au développement de la société. Parmi les faiblesses pointées : pratiques de corruption sur la chaîne de valeur, inefficacité des mécanismes de contrôle interne et externe, contrats signés avec des partenaires privés de gré à gré, certains n’étant pas profitables à l’entreprise publique.
« La Sokimo se porte très mal, comme plusieurs autres entreprises publiques minières, à cause de la mauvaise gestion par l’État de l’attribution des permis d’exploitation, confiés à des spéculateurs et commissionnaires de tout bord en lieu et place d’investisseurs et miniers de type Randgold hier et Barrick aujourd’hui », regrette Franck Fwamba, acteur important de la société civile dans le secteur minier.À LIRERDC-Chine : la ministre des Mines estime que le « contrat du siècle » doit être revu de fond en comble
Dettes, impayés et turpitudes
Selon les derniers chiffres communiqués par le ministère du Portefeuille en 2020, la Sokimo affichait plus de 80 mois de salaires impayés et quelque 200 millions de dollars de dettes. « Cette situation fait que la Sokimo ne peut pas lever de fonds sur le marché financier, soulève Jean-Pierre Kamba, chercheur à Ressources Matter. Or sans financement, il est difficile d’évoquer une relance. »
« LES PROBLÈMES DE LA SOKIMO N’ONT PAS COMMENCÉ AUJOURD’HUI »
Dernière illustration en date des turpitudes au sein de la société minière : la tentative de céder sa participation de 10 % dans Kibali Goldmines à la junior australienne AJN Resources. Contesté par Barrick en tant que coactionnaire, le projet a été critiqué par plusieurs organisations non gouvernementales congolaises, qui l’ont qualifié de « bradage des ressources naturelles », et a déclenché une vive polémique dans le pays avant son abandon.À LIRERDC : dix choses à savoir sur Alphonse Kaputo Kalubi, l’anti-Yuma devenu patron de la Gécamines
« Les problèmes de la Sokimo n’ont pas commencé aujourd’hui », tempère Augustin Mpela, demandant que l’on laisse du temps à la société pour se remettre sur les rails. Il insiste par ailleurs sur le fait que « la Sokimo n’a jamais livré un permis d’exploitation ». En 2008, une réforme de l’entreprise a été lancée dans le cadre d’un plan plus global visant à transformer des entreprises publiques en sociétés commerciales. Avec de trop maigres résultats.
S’inspirer du Botswana et de la Zambie
Si le changement du comité administratif et du comité de gestion de la Sokimo est une revendication de longue date de la société civile, d’autres observateurs plaident pour un renforcement des partenariats avec les majors de l’or, dont Barrick, afin de les inciter à investir dans l’exploration, la certification des réserves et le développement des mines. « La RDC devrait s’inspirer de ce qui a été fait au Botswana, qui s’est appuyé sur De Beers pour exploiter ses diamants, en Zambie, qui développe ses mines de cuivre et de cobalt avec First Quantum et Barrick, ou encore en République centrafricaine, qui a fait confiance à Anglo American », plaide un observateur du secteur.À LIRELes secrets des « noces de diamant » entre De Beers et le Botswana
« Le pays doit avoir une vision claire de la gestion de ses mines, combattre la culture du “je gagne quoi” ou “quelle est ma part” et avoir le courage de traiter avec de vrais investisseurs comme les majors », résume Valery Madianga, porte-parole de l’Observatoire de la dépense publique (Odep). Outre la conduite d’un audit et la sanction de responsables en cas de mauvaises pratiques avérées, l’institution estime que relance de la Sokimo doit aussi passer par la nomination des mandataires sur sélection et concours.