Guerre en Ukraine: Riyad et Abou Dhabi n’hésitent plus à contrarier l’allié US
Les dirigeants saoudiens et émiratis ne veulent pas céder aux pressions américaines et faire baisser les prix de l’or noir. L’allégeance totale à l’Oncle Sam semble avoir vécu. Article réservé aux abonnés
![«De la même manière que nous avons la possibilité de renforcer nos intérêts [aux USA], nous avons la possibilité de les réduire»: une récente interview du Saoudien Mohamed Ben Salmane est on ne peut plus claire...](https://www.lesoir.be/sites/default/files/dpistyles_v2/ls_16_9_856w/2022/03/10/node_429169/28932412/public/2022/03/10/B9730219155Z.1_20220310124625_000+GKNK2JC1T.1-0.jpg?itok=2M92DCd91646915193)

Journaliste au service MondePar Baudouin LoosPublié le 10/03/2022 à 12:46 Temps de lecture: 5 min
Les temps changent. Eût-on imaginé, il y a de cela quelques mois, que le prince héritier d’Arabie saoudite et celui des Emirats arabes unis, officiant tous deux comme « chef d’Etat faisant fonction », se permettraient de ne pas répondre à une demande d’entretien téléphonique émanant du pensionnaire de la Maison-Blanche à Washington ? Eh bien, selon le très sérieux Wall Street Journal, c’est exactement ce qui s’est produit ces derniers jours ! Le Saoudien Mohamed Ben Salmane (connu sous le sigle de MBS) et l’Emirati Mohamed Ben Zayed (MBZ, donc) ont éludé la demande de Joe Biden, lui infligeant une sorte de discret camouflet.
L’Américain avait une requête à présenter à ses alliés dans le Golfe : qu’ils acceptent d’augmenter leur production de pétrole afin d’agir dans le sens de la détente sur les cotations internationales d’or noir. Celles-ci, sous l’effet de la guerre en Ukraine et des sanctions massives infligées par l’Occident à la Russie, ont en effet bondi sur les marchés, pour dépasser les 130 dollars pour un baril de brut ces derniers jours, une première depuis 14 ans. Or, l’Arabie saoudite et les Emirats se trouvent être les pays producteurs les mieux placés pour pomper un surplus de pétrole et atténuer le vent mauvais qui frappe les marchés et affecte le prix des carburants aux Etats-Unis mêmes.
« Je me fiche de ce que pense Biden »
La requête que Joe Biden entend présenter aux alliés du Golfe concerne une structure en réalité plus large, celle de l’Opep+, qui réunit dans une alliance les pays de l’Opep (14 pays, dont les pays du Golfe, avec notamment l’Iran, la Libye, l’Algérie, le Nigeria et le Venezuela) et 10 autres pays dont… la Russie, le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan. Et cet Opep+ n’entend nullement entrer dans une collaboration avec les USA en vue de faire baisser les prix pétroliers.À lire aussiGuerre en Ukraine: les marchés de l’énergie pris dans une spirale de panique, quelles mesures envisagées en Belgique?
L’évolution la plus frappante, on l’a vu, gît dans la posture nouvelle – comme si soudain affranchie de tout lien d’allégeance – adoptée par Riyad et Abou Dhabi, qui vivaient depuis des décennies dans le giron et sous la protection des Etats-Unis. Désormais, il convient de réviser ses classiques.✉ Newsletter Repensons notre quotidienInfos positives, bons plans, solutions… Chaque dimanche, place aux initiatives qui peuvent changer votre quotidien.Je m’inscris
Le jeune prince héritier saoudien ne tente même plus de rester diplomate. En atteste une toute récente interview accordée au magazine américain The Atlantic dans laquelle il répond : « Je m’en fiche, tout simplement » à la question de savoir si Joe Biden aurait mal compris certaines choses à son sujet, ajoutant même : « Nous n’avons pas le droit de vous faire la leçon en Amérique. Il en va de même dans l’autre sens ». Et ce n’est pas tout. Evoquant les investissements saoudiens aux Etats-Unis, « 800 milliards de dollars », il précisait : « De la même manière que nous avons la possibilité de renforcer nos intérêts [aux USA], nous avons la possibilité de les réduire ». A bon entendeur…
« Nous vivons une mise à l’épreuve »
A Abou Dhabi, on met plus de gants mais le message n’est pas très différent. « Notre relation avec les Etats-Unis est comme toute relation. Il y a des jours où elle se porte bien et des jours où elle est remise en question », a déclaré ce 3 mars l’ambassadeur des Emirats arabes unis aux Etats-Unis, Youssef al-Otaïba. « Aujourd’hui, nous vivons une mise à l’épreuve. Mais je suis convaincu que nous nous en sortirons et que nous arriverons à une meilleure situation. »À lire aussiLe monde selon Joe Biden: certains potentats arabes retiennent leur souffle
Les deux Etats du Golfe figurent parmi les pays qui ont évité de condamner publiquement l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Question d’intérêt à préserver. Ils entendent maintenir à flots le cartel Opep+ qui fonctionne bien ces derniers temps mais ils veulent aussi, maintenant que l’évolution de la géopolitique les place soudain en position de force vis-à-vis des Etats-Unis, mettre sur la table différents motifs d’aigreur qu’ils entretiennent envers l’administration Biden, à commencer par cet accord qui pourrait être signé à tout moment à Vienne entre Washington et Téhéran sur le nucléaire iranien et que les princes du Golfe craignent trop laxiste envers les ayatollahs.
Pour MBS, la coupe est pleine
Pour MBS, d’ailleurs, la coupe des ressentiments est pleine. Depuis que Joe Biden a pris ses quartiers à la Maison-Blanche en janvier 2021, il a dû encaisser en silence la publication d’un rapport des services de renseignement US l’impliquant dans le meurtre, le 2 octobre 2018, du journaliste saoudien exilé Jamal Khashoggi, dans les locaux du consulat saoudien à Istanbul. La même administration blâme également l’état – en effet désastreux – des droits de l’homme en Arabie saoudite. Et la guerre menée au Yémen par les Saoudiens et les Emiratis fait l’objet de critiques sévères à Washington.À lire aussiL’affaire Khashoggi: l’erreur de trop du prince de Riyad?
Le Saoudien cultive une vision personnelle de la justice, puisqu’il a déclaré à The Atlantic à propos du meurtre et du dépeçage de Khashoggi, résident américain, perpétrés par des agents saoudiens, avoir « le sentiment que la législation en matière des droits de l’homme n’a pas été appliquée à ma personne », en référence à « l’article XI de la déclaration universelle des droits de l’homme qui stipule que toute personne est innocente jusqu’à ce que sa culpabilité soit prouvée ». Mais entend-il accepter un procès aux Etats-Unis, lui qui y réclame au contraire l’immunité, selon le Wall Street Journal ?