POLITIQUE

RDC – Rwanda : Félix Tshisekedi et Paul Kagame peuvent-ils encore choisir la paix ?

Après trois ans de coopération, les deux présidents s’affrontent autour de la rébellion du M23, que Kinshasa estime soutenue par Kigali. Le 5 juin, le Congolais a, pour la première fois, publiquement mis en cause son homologue rwandais.

8 juin 2022 à 16:54

Par Romain Gras

Mis à jour le 8 juin 2022 à 16:54

Le président rwandais Paul Kagame et son homologue congolais Félix Tshisekedi © Paul Kagame/Flickr

Paul Kagame et Félix Tshisekedi s’étaient promis de « construire des ponts et pas des murs » entre leurs deux pays. « Les problèmes au Rwanda deviennent souvent des problèmes en RDC et vice-versa. On ne peut pas les résoudre seuls », avait affirmé le président rwandais alors qu’il rencontrait son homologue congolais pour la deuxième fois,  le 26 mars 2019, à Kigali. « Nos pays resteront voisins pour toute la vie […]. Se faire la guerre est une perte de temps », avait renchéri Tshisekedi.

Poussée de fièvre

La scène avait de quoi surprendre. Après des décennies de tension, Paul Kagame semblait jeter les bases d’une nouvelle relation avec son homologue, arrivé au pouvoir deux mois plus tôt. Mais après avoir affiché leur bonne entente pendant près de trois ans, les deux voisins sont aujourd’hui à couteaux tirés. Dans l’opinion congolaise, sur les réseaux et jusque dans l’entourage du président, le discours aux relents parfois xénophobes contre « l’agresseur rwandais » s’est intensifié. Sur le terrain, plusieurs manifestations ont eu lieu pour exiger le départ de l’ambassadeur du Rwanda en RDC, Vincent Karega. « On est de retour à la case départ », soupire un membre de l’entourage du chef de l’État congolais.

Cette poussée de fièvre est directement liée à la résurgence du M23, qui a repris ses attaques en novembre 2021 et qui affronte régulièrement, depuis la fin mars, l’armée congolaise (FARDC) dans le territoire de Rutshuru, dans le Nord-Kivu. Les rebelles, qui avaient fait tomber Goma en novembre 2012, se sont même brièvement approchés du chef-lieu de la province en atteignant, le 26 mai, le camp militaire de Rumangabo, leur QG il y a dix ans.

À LIRERDC : le spectre d’un retour du M23

Pourtant défait en 2013, le M23 dispose d’une force de frappe qui suscite depuis des mois des suspicions au sein des autorités congolaises, convaincues qu’il bénéficie d’une aide étrangère. Ses combattants s’étaient réfugiés en Ouganda et au Rwanda après leur défaite et la signature, en décembre 2013, d’un accord de paix qui prévoyait notamment l’intégration des cadres politiques du M23 aux institutions nationales, comme le gouvernement central ou l’état-major général. Trois ans plus tard, un contingent, dirigé par Sultani Makenga, s’est toutefois redéployé en RDC, estimant que ses revendications n’avaient pas été entendues. S’il ne montrait jusque-là que des signes sporadiques d’activité, il a ces derniers mois intensifié ses attaques.

Les tâtonnements de Kinshasa

Kigali, qui dispose d’un long passé de soutien à des mouvements rebelles actifs sur le sol congolais et qui a déjà été soupçonné de parrainer le M23 en 2012, a donc rapidement été mis en cause. Par les FARDC tout d’abord, dès la fin mars. Puis par les autorités politiques, qui ont longtemps tâtonné et cherché le juste ton pour évoquer cette situation sans froisser leur voisin.

JAMAIS LE PRÉSIDENT CONGOLAIS N’AVAIT PRIS UNE POSITION AUSSI FERME VIS-À-VIS DU RWANDA

Le 25 mai, le ministre congolais des Affaires étrangères, Christophe Lutundula, a ainsi affirmé que « le M23, soutenu par le Rwanda, a attaqué les troupes de la Monusco ». Dans le même temps, le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, a mentionné les « soupçons » visant Kigali, ce double discours illustrant le tâtonnement de Kinshasa. C’est finalement au cours du conseil de défense qui s’est tenu le 27 mai que Tshisekedi a durci le ton : mise en garde, suspension des vols Rwandair, classification du M23 en mouvement terroriste… Jamais le président congolais n’avait adopté une position aussi ferme vis-à-vis du Rwanda.

De leur côté, les autorités rwandaises n’ont pas dévié de leur ligne. Elles parlent d’un conflit « intra-congolais », dans lequel elles ne seraient impliquées « ni politiquement ni militairement ». Après avoir accusé l’armée congolaise de collaborer avec les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), dont la force de frappe reste floue mais qui demeure un épouvantail, elles ont, par la voix du ministre des Affaires étrangères, Vincent Biruta, menacé de répondre aux attaques de l’armée congolaise. Les deux chefs de l’État se sont longtemps abstenus de s’exprimer sur le sujet. Mais le 5 juin, à l’occasion d’un déplacement à Oyo (Congo), Félix Tshisekedi a, à son tour, affirmé qu’il n’avait « aucun doute » sur le soutien du Rwanda au M23.

Risque de représailles

Cette déclaration intervient alors qu’une médiation, soutenue par l’Union africaine, a été confiée au président angolais, Joao Lourenço. Ce dernier a reçu Tshisekedi le 31 mai et obtenu que deux militaires rwandais arrêtés le 28 mai soient remis à leur pays d’origine. Une rencontre entre les deux présidents a même été évoquée. Mais la reprise du dialogue s’annonce ardue. D’un côté, l’accusation de coopération entre les FARDC et les FDLR, formulée par Kigali, fait craindre des représailles, alors que les combats entre l’armée congolaise et le M23 ont repris le 5 juin. De l’autre, la crise est aussi devenue un enjeu politique pour Félix Tshisekedi, lancé depuis un mois et demi dans un processus de discussions avec les groupes armés.

Cette nouvelle stratégie a été décidée alors que l’état de siège, toujours en vigueur dans le Nord-Kivu et en Ituri, est un échec et que l’offensive conjointe avec l’Ouganda peine à affaiblir les Forces démocratiques alliées (ADF). Ce dialogue revêt donc un enjeu crucial pour Tshisekedi qui, à 18 mois des prochaines élections, a besoin d’engranger des résultats dans le domaine sécuritaire. Mais un retour du M23 à la table des discussions le mettrait dans une position difficile vis-à-vis d’une opinion qui réclame la rupture des relations avec le Rwanda.

FAUT-IL CONSIDÉRER QU’UN PRÉSIDENT QUI SOUHAITE LA PAIX EST FORCÉMENT UN NAÏF ?

Depuis son arrivée au pouvoir, Félix Tshisekedi a fait du retour de la paix dans l’Est l’une de ses priorités. Il a, pour y parvenir, multiplié les initiatives et les stratégies, sans toutefois parvenir à engranger beaucoup de succès. Sa détermination a toutefois permis un renforcement de la coopération sécuritaire avec le Rwanda. Plusieurs chefs FDLR ont ainsi été tués fin 2019 dans des opérations auxquelles l’armée rwandaise a été soupçonnée d’avoir participé, ce que Kigali a systématiquement nié.

En parallèle, la coopération sur le plan économique s’est fortement développée avec, outre l’ouverture de lignes Rwandair, la signature de plusieurs accords économiques en juin 2021, notamment dans le domaine de l’exploitation de l’or, malgré les réticences d’une partie de l’opinion prompte à pointer la « naïveté » de Félix Tshisekedi. « Faut-il considérer qu’un président qui souhaite la paix est forcément un naïf ? », interroge l’un de ses proches.

C’est à la fin de l’année 2021 que la collaboration entre la RDC et le Rwanda a connu ses premières turbulences, quand Félix Tshisekedi s’est rapproché de l’Ougandais Yoweri Museveni, vieux rival de Paul Kagame. Ce rapprochement s’est traduit par le lancement de deux projets majeurs : la construction de plusieurs tronçons de routes dans l’Est de la RDC, dont l’axe stratégique Goma-Bunagana, qui permet de contourner le Rwanda, et le lancement d’une offensive conjointe contre les ADF.

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En obtenant, en novembre dernier, un feu vert pour envoyer ses troupes dans le Nord-Kivu et en Ituri, Museveni a indirectement contribué à fragiliser les liens entre Kagame et Tshisekedi. Le président rwandais, qui entretenait à l’époque des relations tendues avec son homologue ougandais, s’en est à peine caché. « Les intérêts du Rwanda dans la région n’auraient pas dû être négligés », affirmait-il en janvier à Jeune Afrique.

« Un discours suicidaire »

Quelques semaines plus tard, Paul Kagame est allé plus loin en affirmant qu’il existait des liens entre les FDLR et les ADF et qu’il était prêt à intervenir sur le terrain. Une déclaration diversement appréciée à Kinshasa, où Félix Tshisekedi a critiqué – sans citer le Rwanda – un discours « irréaliste et improductif, voire suicidaire ».

C’est dans cette situation régionale compliquée, également marquée par l’adhésion de la RDC à la Communauté des États d’Afrique de l’Est (EAC), que le M23 a intensifié ses attaques, suscitant des interrogations et spéculations. Le groupe rebelle espérait-il en profiter pour faire entendre certaines de ses revendications, comme l’intégration à l’armée congolaise au terme d’un processus de démobilisation et de réinsertion ? Ou tente-t-il de faire obstacle à tout début d’accalmie ?

À LIRERDC-Rwanda : ce que prévoit l’accord pour le rapatriement des ex-combattants du M23

À ce contexte tendu s’est ajoutée une autre réalité : la perte d’influence de plusieurs interlocuteurs de Kigali au sein même de l’entourage de Tshisekedi. Le principal d’entre eux, François Beya, ex-conseiller spécial de Félix Tshisekedi, est jugé depuis le 3 juin pour « complot » contre le chef de l’État. Proche de nombreux sécurocrates rwandais, il était la principale courroie de transmission entre les deux pays pour les dossiers sécuritaires. Au sein d’un cabinet méfiant vis-à-vis du pays voisin, François Beya avait coutume de faire office de contrepoids, et cela lui a été reproché.

Actif sur la question du rapatriement des éléments du M23 réfugiés au Rwanda, Claude Ibalanky a pour sa part été relégué au second plan dans l’organisation des discussions entre les autorités congolaises et les groupes armés. Alors qu’il plaidait pour un dialogue bilatéral entre la RDC et le M23, il a été supplanté par Serge Tshibangu, partisan d’une table ronde avec plusieurs groupes armés. Reste Fortunat Biselele, un ancien du RCD-Goma devenu conseiller privé de Félix Tshisekedi. Il a beau être impliqué dans certains dossiers concernant le Rwanda, il entretient des relations plus fragiles dans la capitale rwandaise.

Escalade militaire

La solution peut-elle encore être diplomatique ? En prenant les devants avec une communication offensive, Tshisekedi compte sur un soutien de la communauté internationale. Après son intervention devant le Conseil de sécurité de l’ONU, Christophe Lutundula s’est entretenu le 2 juin avec le secrétaire d’État américain, Antony Blinken. En 2013, les États-Unis avaient publiquement dénoncé le soutien du Rwanda au M23. Mais une telle condamnation paraît aujourd’hui plus hypothétique. Au sein du Conseil de sécurité, on condamne certes sans détours les agissements du M23, mais personne ne s’est risqué à mettre publiquement en cause le Rwanda.

Faut-il en déduire que l’escalade militaire est inévitable ? Félix Tshisekedi a dit souhaiter accélérer la mise en place d’une force régionale contre les groupes armés.. Le M23, qui multiplie les communiqués hostiles au FARDC et à la Monusco, assure malgré tout vouloir « une solution pacifique ». Mais ses revendications ont désormais peu de chances d’être entendues et sa marge de manœuvre s’est considérablement réduite.

By Habari

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