L’euro faible, mauvais à court, mais positif à long terme?

L’euro et le dollar s’échangent pratiquement à un pour un. Consommateurs, épargnants et entreprises vont en souffrir, au moins à court terme, expliquent les économistes Etienne de Callataÿ et Bruno Colmant. Article réservé aux abonnés

«Il y a aussi une défiance spécifique par rapport à l’euro», explique l’économiste Bruno Colmant, qui enseigne notamment à l’ULB et à l’UCLouvain.
«Il y a aussi une défiance spécifique par rapport à l’euro», explique l’économiste Bruno Colmant, qui enseigne notamment à l’ULB et à l’UCLouvain. – Pierre-Yves Thienpont.
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Par la rédactionPublié le 11/07/2022 à 22:53 Temps de lecture: 5 min

L’euro continue de baisser face au dollar américain : à 1,01 dollar pour un euro, les deux devises s’échangent désormais pratiquement à parité, comme il y a vingt ans.

Sans doute la monnaie européenne s’effrite-t-elle depuis la fin du printemps 2021. Mais la tendance s’est accentuée depuis l’invasion russe de l’Ukraine, à la fin du mois de février. En cinq mois, l’euro a ainsi cédé 12 % face au billet vert.À lire aussiDans une Europe incertaine, l’euro au plus bas face au dollar

Et on peut craindre que les bouleversements économiques et géopolitiques actuels n’aient raison de la relative stabilité des taux de change qui prévalait depuis sept ans entre les grandes économies. Ainsi, après avoir été beaucoup plus cher, l’euro fluctuait depuis 2015 entre 1,10 et 1,20 dollar, ne sortant que rarement de ce couloir.

Cependant, si, depuis quelques mois, la devise américaine s’est appréciée sensiblement face aux autres monnaies, « Il y a aussi une défiance spécifique par rapport à l’euro », explique l’économiste Bruno Colmant, qui enseigne notamment à l’ULB et à l’UCLouvain.

« Une défiance vis-à-vis de l’euro »

« L’Europe connaît une forte poussée inflationniste largement nourrie par des facteurs externes, à savoir la forte hausse des prix de l’énergie et de l’alimentation. Or, face à une inflation importée, la Banque centrale européenne (BCE) est impotente : relever les taux d’intérêt ne sert à rien. Depuis la naissance de la monnaie unique, l’institut d’émission de la zone euro a bâti un récit selon lequel elle est capable de lutter contre l’inflation ; et voilà qu’elle ne le peut pas. »

Au contraire, resserrer la politique monétaire, comme le fait la Réserve fédérale outre-Atlantique, serait contre-indiqué dans le contexte actuel, où, d’une part, l’inflation, qui pèse sur les dépenses de consommation, aura un effet récessif et, d’autre part, le risque de fragmentation de la zone euro couve sous la cendre, explique l’économiste, pour qui « la hausse des taux de la BCE restera donc symbolique ». Voilà pourquoi les investisseurs étrangers se détournent de l’euro.

Pour Etienne de Callataÿ, chargé de cours à l’Université de Namur et cofondateur de la société de gestion de patrimoine Orcadia, « le différentiel des taux d’intérêt constitue la principale raison qui explique la dépréciation de l’euro ». « Ce n’est pas le rôle de valeur refuge du dollar, ni le risque de fragmentation en zone euro », confie-t-il. « Le contexte économique européen est davantage affecté par l’inflation des prix de l’énergie. Et pour une bonne raison : les Etats-Unis sont autonomes en énergie, alors que l’Europe est importatrice. Et le resserrement monétaire sera bien plus marqué outre-Atlantique. D’autant que la BCE sera beaucoup plus prudente en raison des problèmes budgétaires des pays du sud. Pour le dire de manière un peu carrée, l’Italie ne peut pas se permettre des taux élevés. »

« L’euro fortement sous-évalué »

L’euro serait donc condamné à rester faible. Mais relativement à quoi ? Réponse théorique : au « bon » taux de change, celui dicté par les données économiques fondamentales. Mais son estimation fait débat parmi les économistes. « J’observe depuis longtemps l’évolution des cours de change et j’en ai tiré une leçon : le “bon” taux de change, c’est celui d’aujourd’hui ; on ne peut rien prévoir », réplique ainsi Bruno Colmant. Etienne de Callataÿ estime, au contraire, que « la parité de pouvoir d’achat reste une référence sur le long terme » : « Même les taux de change peuvent s’écarter fortement et parfois durablement de ce niveau. »À lire aussiLa Fed sort l’artillerie lourde pour contenir l’inflation

En parité de pouvoir d’achat – autrement dit : ajusté pour tenir compte du coût de la vie de part et d’autre de l’Atlantique –, le taux de change d’équilibre de l’euro « se situe entre 1,25 et 1,3 dollar », explique Etienne de Callataÿ. « L’euro est donc fortement sous-évalué. C’est mauvais à court terme, pour l’économie européenne, pour les entreprises et les consommateurs, mais favorable à plus longue échéance. »

« La balance penche du mauvais côté »

Un euro faible par rapport au dollar renchérit la facture énergétique, ce qui va alimenter plus encore l’inflation et donc peser sur le pouvoir d’achat des ménages, « même si en Belgique l’indexation automatique permet de limiter la casse ».

Quant à l’épargnant, l’inflation rogne son bas de laine, mais la partie de son patrimoine placée dans des actifs en dollars, via un fonds de pension ou de placement, voit sa valeur en euros s’accroître. « Mais cela ne concerne que les personnes les plus aisées. »

Pour les entreprises, une monnaie plus faible, si elle dope la compétitivité des produits, s’accompagne aussi d’un renchérissement des coûts de production. « Et pour le moment, la balance penche du mauvais côté. »À lire aussiPourquoi la fragmentation financière inquiète la BCE

En revanche, « l’effet d’une dépréciation ou d’une dévaluation est positif à plus long terme : la compétitivité de nos produits est accrue sur les marchés étrangers, mais aussi sur le marché domestique, puisque le renchérissement des produits importés incite les consommateurs à se reporter sur des produits locaux ».

Mais voilà : les taux de change risquent d’être fortement volatils ; et l’incertitude est maximale. « Le risque de récession est très élevé et sous-estimé. Si la Russie devait couper le gaz, l’impact pourrait être très négatif pour l’économie européenne », insiste Bruno Colmant, qui rappelle que plusieurs instituts de prévision allemands se sont récemment livrés à des projections plutôt inquiétantes, puisque « dans le pire des scénarios, le PIB allemand pourrait se contracter de 12 % au second semestre ».

By Habari

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