Exclusif – RDC : CIA, colis suspect, commissariat privé… François Beya a-t-il failli à sa mission ?

« Affaire Beya : les dessous de la chute d’un puissant » (2/2). Incontournable à Kinshasa, disposant d’entrées dans tous les palais de la région, l’ex-conseiller de Félix Tshisekedi lui a-t-il dissimulé des informations capitales ? Pendant trois mois, il a été confronté aux inspecteurs. Second volet de notre enquête.  

18 août 2022 à 18:30

Par Jeune Afrique

Mis à jour le 18 août 2022 à 18:30

François Beya (g.) et Félix Tshisekedi (d.). © Montage JA

Au fil des nombreuses auditions de François Beya s’est esquissé le portrait d’un sécurocrate indispensable aussi bien à Kinshasa que pour les services de renseignements étrangers. « Les documents que nous avons eus à votre domicile ont révélé que vous avez été désigné membre de la CIA », lui lance ainsi l’un des enquêteurs. « Je ne suis pas membre de la CIA, mais il existe une collaboration entre services », admet l’intéressé.À LIRERDC : François Beya, révélations sur une affaire d’État

« Fantomas » est en effet un rouage essentiel de la collaboration entre les pays de la région. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, à l’issue de son arrestation, le 5 février, Denis Sassou Nguesso, Faure Essozimna Gnassingbé ou encore Paul Kagame ont cherché à s’enquérir de sa situation. Ces présidents ont tous dépêché des émissaires à Kinshasa.

Au Rwanda, l’ex-conseiller en sécurité était un interlocuteur privilégié du chef d’état-major, Jean Bosco Kazura, du patron des renseignements, Joseph Nzabamwita, et du conseiller en sécurité de Paul Kagame, James Kabarebe. Mais ce sont plutôt les échanges entre ce dernier et Guy Vanda, secrétaire particulier de Beya, qui intéressent les enquêteurs.

L’appel à James Kabarebe

Ceux-ci ont interrogé Guy Vanda sur l’une de ses conversations, le 14 février 2022, avec James Kabarebe, ministre rwandais de la Défense jusqu’en 2018. Questionné sur la raison de cet appel, Vanda a expliqué qu’il était convaincu de l’implication de Fortunat Biselele, conseiller privé de Félix Tshisekedi, dans l’arrestation de Beya. Estimant Biselele proche de Kabarebe, il dit avoir joint ce dernier pour tenter d’en savoir plus au sujet de l’interpellation de son patron. « Il m’a répondu qu’il n’en savait rien ».À LIRERDC : Beya, Biselele, Nangaa… Discrète guerre de palais dans le premier cercle de Tshisekedi

De son côté, Beya a assuré aux enquêteurs être étranger à ces échanges, qui ont eu lieu plus d’une semaine après son arrestation. James Kabarebe, a-t-il ajouté, n’est pas son interlocuteur à Kigali. Les sécurocrates rwandais avaient pourtant fait de lui l’un de leurs principaux relais au sein d’un cabinet présidentiel qui ne leur était pas totalement favorable.

Rétention d’informations

François Beya, qui chapeautait tous les services sécuritaires de Félix Tshisekedi, était donc celui par qui les informations sensibles remontaient. En a-t-il retenu certaines, comme le suspectent les enquêteurs ? Des soupçons de putsch en préparation avec le concours de la Tanzanie et de l’ancien président Joseph Kabila le visent. Mais on le suspecte également d’avoir caché au chef de l’État certains des déplacements de son prédécesseur.

Le raïs se serait ainsi rendu à Bukavu, à une date qui n’est pas précisée, et aurait « chargé un énergumène de sensibiliser la jeunesse à se débarrasser de M. Tshisekedi, qu’il qualifie d’imbécile qu’il a placé au sommet du pays alors qu’il ne le mérite pas ». « Depuis qu’il a quitté ses fonctions, [Kabila] n’est jamais allé à Bukavu », rétorque Beya, qui rappelle au passage qu’il supervisait avec le président tous les déplacements de son prédécesseur.

Drone et route impraticable

Plusieurs proches de Félix Tshisekedi ont, dans les semaines qui ont suivi l’arrestation de François Beya, évoqué les « défaillances » dont il se serait rendu coupable. Lesquelles ? Les enquêteurs ne le disent pas clairement. La majeure partie de la première audition de Beya, le 28 février à l’Agence nationale de renseignements (ANR), a été consacrée à la tournée effectuée par le chef de l’État dans le Grand Kasaï, en décembre dernier.À LIRERDC : au Grand Kasaï, Félix Tshisekedi déjà en campagne pour 2023

La présence, au sein de la délégation présidentielle, de plusieurs personnalités étrangères, dont deux Libanais, pose question – l’un était équipé d’un drone appartenant à Beya. L’ancien « spécial » a précisé que l’un des deux individus était mécanicien et s’occupait de réparer les véhicules du chef de l’État et que l’autre était un ami de son propre fils.

Le président se serait par ailleurs retrouvé durant cinq heures sur la route de Kabinda sans aucun moyen de communication. Beya assure avoir informé en amont le chef de la maison militaire du président, le général Franck Ntumba, de l’impraticabilité du chemin et suggéré que le chef de l’État voyage en hélicoptère, mais ce dernier était déjà parti lorsqu’il a cherché à le joindre.

Tentative d’assassinat

De par sa fonction, Beya était bien sûr en contact permanent avec les personnages clés de la sphère militaire. Outre le général Ntumba, il fut un interlocuteur régulier du commandant de la Garde républicaine, le général Christian Tshiwewe, et du chef d’état-major de l’armée, le général Célestin Mbala.

« Ces derniers temps, il circule des bruits réels sur l’assassinat du chef de l’État. En avez-vous fait rapport au chef de l’État et quelles sont les dispositions que vous avez mises en place en vue de parer à toutes ces menaces ? », lui demande-t-on encore. « J’en ai parlé avec le général Ntumba le jour de l’échange des vœux. Il m’a dit : “Papa ne vous en faites pas, je contrôle la situation” », répond Beya, qui assure avoir abordé le sujet avec le chef de la Garde républicaine, qui lui aurait lui aussi tenu un discours rassurant.

AK47 et sous-commissariat privé

François Beya a-t-il usé à des fins personnelles de sa position privilégiée au sein des services de sécurité ? La justice militaire l’accuse « d’avoir, par quelque moyen que ce soit, incité un ou plusieurs militaires à commettre des actes contraires au devoir ou à la discipline ». Les juges sont intrigués par l’existence d’un sous-commissariat dans sa ferme privée, située à Mitendi, en périphérie de Kinshasa.

« Pour la petite histoire, à cause de l’insécurité dans ce quartier, j’avais demandé aux responsables de la police d’y installer des sous-commissariats qui, à ce jour, sont au nombre de trois, explique-t-il le 8 avril, cette fois à Makala. Ceux-ci assuraient la sécurité de la population mais aussi de la ferme, c’est pourquoi je leur ai offert une petite collation et la possibilité de venir charger leurs téléphones chez moi. C’est leur commandement qui les a dotés en armes, vous pouvez facilement vérifier si celles-ci sont répertoriées à la police. »À LIRERDC : chez les Tshisekedi, la politique en famille

Selon une note de l’officier de police judiciaire (OPJ) datée du 4 avril, il est notamment reproché à la commissaire supérieure principale Lily Tambwe, co-accusée de Beya, d’y avoir affecté des policiers « en violation de la consigne » interdisant ce type de détachement. Ce sous-commissariat « échappait au commandement du commissariat de Mitendi, mais était sous celui de Lily Tambwe ».

Beya a été longuement interrogé sur ses relations avec cette dernière, qu’il dit avoir rencontrée après l’arrivée de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL), la rébellion de Laurent-Désiré Kabila. « Le colonel Lily a été affectée dans le coin où j’ai ma ferme. J’avais sollicité des gardes […]. Ces éléments relèvent de son autorité et à chaque fois que je m’y rends, c’est elle qui assure la fluidité de la route », explique-t-il.

JE NE CONNAIS RIEN DE L’HISTOIRE DES ARMES AUXQUELLES VOUS FAITES ALLUSION

Les agents de l’ANR ont effectué une fouille dans cette ferme. Toujours selon la note de l’OPJ, « il est établi, à l’issue de la descente suivie de la perquisition effectuée par l’ANR […], que [Beya] a fait garder sept armes de type AK47 ». Ces armes auraient été évacuées de la ferme dans la nuit du 10 mars. « Je ne connais rien de l’histoire des armes AK47 auxquelles vous faites allusion », dit-il.

On lui reproche également d’avoir incité le colonel Tambwe à participer aux entraînements de tir organisés à Kasangulu, au Kongo central, au profit des éléments de la police affectés au Conseil national de sécurité (CNS), sans feuille de route ni autorisation de déplacement. « Si elle s’est rendue là-bas, c’est parce qu’elle est la cheffe des policiers placés dans les rayons de ma ferme. »

Bottines, ceintures, gilet pare-balles…

Enfin, les enquêteurs se sont interrogés sur un mystérieux colis adressé au CNS, réceptionné en décembre 2020 par David Cikapa, le directeur du protocole de François Beya et co-accusé de ce dernier. Ce paquet intrigue la justice car il contient des effets militaires fournis par Morane Tactical, une société basée en Belgique, dont trois tenues, une paire de bottines, deux ceintures, un gilet pare-balles, un casque ou encore un tee-shirt.

Cikapa avait été interrogé à ce sujet par le renseignement militaire dès le 31 décembre 2020, puis détenu durant plusieurs semaines. Selon les enquêteurs, il aurait été libéré sur ordre de François Beya, ce que celui-ci conteste. « J’ai cherché à connaître la suite du dossier, quelques jours après il a été libéré, mais je n’ai pas donné d’ordre pour qu’il le soit », assure-t-il lors d’une confrontation avec son ancien collaborateur, tout en disant n’avoir pas cherché à connaître le contenu du colis.À LIRERDC : Félix Tshisekedi ou la solitude du pouvoir

Adressé par un certain « Monsieur Antoine », dont l’identité ne fait l’objet d’aucune autre précision, ce paquet aurait été envoyé au CNS à la demande de Cikapa, qui dit avoir fait la connaissance de l’expéditeur par l’intermédiaire de son frère. Toujours selon la note de l’OPJ, les expéditeurs « apparaissent comme des personnes fictives dont les noms sont cités dans le seul but de dissimuler l’identité du vrai responsable qui a passé la commande et qui ne peut être que François Beya ».

Cikapa a assuré que le conseiller spécial n’avait « rien à voir avec avec cette affaire de tenues militaires ». Ce à quoi ce dernier a répondu : « Je ne suis pas au courant et je déplore qu’il ait mis l’adresse du Conseil national de sécurité plutôt que la sienne. »

La date de la prochaine comparution de François Beya devant la Haute cour militaire n’a pas encore été fixée. Ayant bénéficié d’une mise en liberté provisoire le 16 août, il devrait, sauf surprise, être transféré à Paris pour des soins. Selon un document figurant dans le dossier d’instruction, il était attendu dans la capitale française pour un contrôle médical en mars dernier.

By Habari

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