POLITIQUE
RDC : Joseph Kabila et le PPRD peuvent-ils reconquérir le pouvoir ?
Luttes d’influence, incertitude sur l’attitude à adopter pour la présidentielle de 2023 et sur une éventuelle candidature du raïs… La famille politique de Joseph Kabila se cherche un second souffle
16 août 2022 à 09:59
Par Romain Gras
Mis à jour le 16 août 2022 à 09:59

La généreuse couche de crème, le nappage chocolat légèrement dégoulinant, le glaçage bleu, jaune et rouge impeccablement réparti… Tout dans le gâteau d’anniversaire que Joseph Kabila s’apprête à couper semble susciter l’appétit des convives qui l’entourent. Ce 31 mars, l’ancien président célèbre les 20 ans de son Parti du peuple pour la reconstruction et le développement (PPRD). Tous les cadres sont présents pour l’occasion. Le secrétaire général permanent, Emmanuel Ramazani Shadary, les anciens présidents de l’Assemblée nationale, Aubin Minaku et Jeanine Mabunda… Qu’ils soient bras croisés ou déjà l’assiette en main, chacun espère sans doute avoir droit à sa part.
Car à l’heure de fêter cet anniversaire symbolique, le PPRD se trouve en pleine refonte. Après avoir dominé la scène politique pendant plus de dix-huit ans, la formation de Joseph Kabila cherche aujourd’hui à rebondir après la perte de sa majorité à la fin de l’année de 2020 et le départ de nombre de ses cadres dans le camp du président Tshisekedi. La réunion du bureau politique qui s’est tenue ce 31 mars sous l’égide du raïs avait donc valeur de nouveau départ avec, en ligne de mire, l’organisation d’un congrès. « L’enjeu pour nous est clair : c’est la reconquête du pouvoir », assume Adam Chalwe, cadre du PPRD.
Ramazani out ?
Si une commission a depuis été spécialement mise en place pour plancher sur la préparation de ce grand raout, celui-ci n’a toujours pas été programmé. Le parti doit pourtant trancher sur des questions brûlantes, à commencer par la nomination de nouveaux animateurs. Depuis la présidentielle de 2018, le PPRD se trouve traversé par d’importantes luttes d’influence. La désignation d’Emmanuel Ramazani Shadary en tant que candidat à la magistrature suprême, puis sa défaite, ont engendré des secousses qui se font encore sentir aujourd’hui.
Maintenu à son poste de secrétaire permanent du parti malgré son échec lors du scrutin, l’ancien ministre fait face à une fronde en interne. Si ces proches assurent qu’il ne s’agit là que de « l’expression de la démocratie au sein du PPRD », une réelle incertitude plane sur son avenir à la tête du parti. « Il est volcanique et sous sanctions, est-ce vraiment le visage que l’on veut montrer pour se relancer ? » interroge un ancien gouverneur de province, membre du PPRD.À LIRERDC : Joseph Kabila peut-il maintenir Emmanuel Ramzani Shadary à la tête du PPRD ?
Les soutiens de Ramazani continuent d’affirmer qu’il bénéficie de la confiance de Joseph Kabila, mais l’ajournement, mi-mai, à l’issue d’un autre bureau politique, des nominations qu’il avait effectuées dans les rangs du parti quelques jours plus tôt ont sonné comme un véritable désaveu. Reste que si son statut au sein du PPRD demeure précaire, l’isoler totalement comporte des risques. « On veut éviter un “effet Kabund” », avance un cadre du parti, en référence à l’ex-patron de l’UDPS, écarté de ses fonctions avant de passer dans l’opposition.
Choix cornélien
Si l’ex-dauphin de Kabila venait à être écarté de ses fonctions de secrétaire permanent, qui pourrait le remplacer ? Plusieurs noms circulent aujourd’hui pour occuper de hautes fonctions au sein du parti. Ceux de Jeanine Mabunda, l’ex-présidente de l’Assemblée nationale, d’Aubin Minaku, lui aussi passé par le perchoir, de Néhémie Mwilanya, l’ancien “dircab”, ou encore d’Henri Mova Sakanyi, qui a occupé plusieurs ministères.
Un choix cornélien pour un parti encore traumatisé par les nombreux débauchages qu’il a subis avec la perte de sa majorité. « Si nous n’avions pas laissé passer suffisamment de temps, nous n’aurions pas démasqué les Mende et consort, plaide Adam Chalwe, ex-secrétaire national du PPRD. Aujourd’hui nous n’avons plus de poste à donner dans les institutions. Donc on voit qui est prêt à accepter “la galère”. Finalement, Félix Tshisekedi nous a permis de “raffiner” notre entourage ! » Pour l’ex-gouverneur PPRD précédemment cité, la prudence reste de mise. « Il existe plusieurs opportunités de débauchage, que nous surveillons, pour voir qui est réellement avec nous, dit-il. Il y a eu la formation de l’Union sacrée, puis celle du bureau de la commission électorale. Il reste encore les nominations dans les entreprises publiques. Si l’on se précipite, on va à l’échafaud. »
Réconciliation avec Katumbi
Cependant, le temps presse. À un an et demi des élections générales, les ambitions commencent à se dévoiler. Pour la présidentielle, Félix Tshisekedi est déjà candidat à un second mandat. Augustin Matata Ponyo, l’ex-Premier ministre qui a tourné le dos à ses anciens camarades du PPRD pour fonder son propre parti, a annoncé qu’il serait sur la ligne de départ. D’autres candidatures sont pressenties, comme celles de Moïse Katumbi, de Martin Fayulu ou de Jean-Marc Kabund. Dans ce contexte, la question d’éventuelles alliances doit être mise sur la table.À LIRE[RDC, l’année de la rupture] Félix Tshisekedi : « J’ai une vision pour mon pays, je veux la concrétiser avec un second mandat »
Faut-il discuter avec certains “anciens de la maison”, comme Matata Ponyo, qui a conservé des soutiens au parti ? Faut-il continuer à explorer les opportunités qu’offrent le bloc patriotique formé avec Martin Fayulu pour contester dans la rue les réformes électorales ? Faut-il, au contraire, aller au bout de la logique de reconstruction du parti et présenter son propre candidat ? « Jusque-là, il était question de voir où étaient nos forces et nos faiblesses », tempère un membre du bureau politique du PPRD.
Un événement est tout de même venu s’ajouter à l’équation. Du 17 au 19 mai, les leaders katangais se sont réunis à Lubumbashi lors d’un grand forum de réconciliation. Organisé sous l’égide de l’archevêque Fulgence Muteba, cette rencontre, officiellement sans connotation politique, a surtout été l’occasion d’une poignée de main hautement symbolique entre Joseph Kabila et son ancien allié Moïse Katumbi, parti huit ans auparavant après s’être opposé à un troisième mandat du raïs.
Au-delà de l’image, ce rabibochage médiatique est venu poser une réelle question : une alliance politique entre Katumbi et Kabila est-elle réellement possible ? Si de l’aveu de cadres du PPRD comme de membres de l’entourage direct de l’ancien gouverneur du Katanga, il est encore trop tôt pour poser le problème en ces termes, l’idée n’est pas à exclure. Chaque camp reconnaît que les discussions existent, mais personne ne s’avance pour miser sur celui qui acceptera de se ranger derrière l’autre. Moïse Katumbi, dont le parti est toujours membre de la majorité mais qui a pris ses distances d’avec Tshisekedi, doit par ailleurs organiser son propre congrès d’ici la fin de l’année.
Kabila 2023 ?
De son côté, malgré son apparent retrait de la gestion quotidienne des affaires de son parti, le raïs demeure incontournable au PPRD et rares sont ceux qui osent évoquer la perspective d’une candidature alternative avant qu’il n’ait lui-même clarifié ses intentions. Ses fidèles lieutenants se chargent régulièrement de le rappeler. « C’est le seul à pouvoir décider de ceux qui pourront nous représenter aux prochaines échéances. Quant à son rôle à l’avenir, je rappelle que Joseph Kabila n’a que 50 ans », soulignait en décembre 2021 son ancien directeur de cabinet, Néhémie Mwilanya, dans une interview à Jeune Afrique.À LIRERDC : un mystère nommé Kabila
En attendant, chacun guette le signe d’un éventuel retour aux affaires. « Partout où je passe ces derniers temps, tout le monde vous réclame », a encore lancé Olive Lembe Kabila, l’ex-Première dame lors de la célébration du 30 juin, jour de l’indépendance. Pas du genre prolixe, Kabila, lui, se contente pour l’instant d’apparitions sporadiques.
Alors pour tenter de percer le mystère, certains s’en remettent à des critères plus subjectifs. « Il avait totalement rasé sa barbe le jour où il a remis le pouvoir. C’était pour dire qu’il était libéré d’un poids, veut croire un cadre du PPRD. Depuis, il a laissé repousser sa barbe de rebelle. C’est le signe qu’il est prêt à s’impliquer à nouveau. Lui seul sait à quel niveau. »