POLITIQUE

RDC : Félix Tshisekedi, seul contre tous en 2023 ? 

À un an et demi de la prochaine présidentielle, les candidatures d’opposants se multiplient face à celle du chef de l’État. Élu en 2018 à la surprise générale et assis sur une majorité friable, a-t-il de quoi s’inquiéter ?

23 août 2022 à 10:38

Par Anna Sylvestre-Treiner

Mis à jour le 23 août 2022 à 10:38

Le président congolais Félix Tshisekedi au palais de la Nation, à Kinshasa, le 20 février 2020. © ARSENE MPIANA/AFP

De grands sourires, une embrassade, et les traits des visages qui ont à peine vieilli. Deux années ont passé mais seul le bouc grisé encadrant le visage de Vital Kamerhe rappelle le temps et les épreuves qu’il a traversées depuis sa dernière rencontre avec Félix Tshisekedi.

Ce mardi 28 juin, dans la nuit kinoise, les deux hommes se sont retrouvés à la Cité de l’Union africaine pour afficher leur proximité devant les objectifs, comme si elle n’avait jamais manqué de chavirer. Pendant plus de deux heures, ils ont discuté des grands défis actuels et de « la manière de les relever ». On aurait presque pu s’y méprendre, et croire que, face au président, c’était son directeur de cabinet qui se tenait là.À LIRERDC : Félix Tshisekedi ou la solitude du pouvoir

Pourtant, cinq jours plus tôt, avant que la Cour d’appel de Kinshasa-Gombe ne prononce son acquittement, Vital Kamerhe n’était encore qu’un prévenu. Condamné en 2020 à dix années d’inéligibilité et vingt ans de prison – une peine ramenée en appel à treize années de détention – pour corruption et détournements de fonds, le patron de l’Union pour la nation congolaise (UNC) n’a vu son avenir s’éclaircir qu’en décembre 2021. Il est alors libéré pour raisons médicales mais des signes laissent déjà entrevoir la possibilité d’une clémence de la justice.

Renvoi d’ascenseur

Un acquittement fort utile pour le président, à un an et demi de la date prévue de l’élection présidentielle – un report de quelque mois est évoqué de façon de plus en plus pressante. Alors que Félix Tshisekedi a annoncé publiquement son intention de briguer un second mandat, Vital Kamerhe lui devenait indispensable.

« Nous n’avons pas encore reçu de consigne formelle mais tous les signaux vont dans ce sens : sous l’impulsion de Vital, notre parti soutiendra Félix en 2023, confie un élu de l’UNC. Nous n’avons pas d’autre choix. Nous savons qu’en échange de l’acquittement de notre leader, il faut un renvoi d’ascenseur. » Le nom de l’ancien prisonnier est désormais évoqué pour prendre la tête du gouvernement en cas de remaniement ou pour diriger la campagne du président-candidat.

En retour, le service, c’est une partie des voix de l’est de la RDC que peut assurer le natif de Bukavu à son allié lors de la prochaine présidentielle. Dans cette région, sous état de siège depuis plus d’un an et marquée par la résurgence récente de la rébellion du M23, le bilan du président Tshisekedi est particulièrement critiqué. « En dehors de Vital, seul Modeste Bahati Lukwebo [le président du Sénat] aurait pu lui assurer des votes dans cette partie du pays. Mais Bahati est trop imprévisible et pas assez fiable. Une fois encore, Vital Kamerhe est chargé d’être le faiseur de rois », poursuit l’élu UNC.À LIRERDC : chez les Tshisekedi, la politique en famille

Assis sur l’Union sacrée, une majorité friable constituée en partie par d’anciens du camp Kabila, mal élu en 2018, et à la tête d’un bilan critiqué, le président congolais a besoin d’assurer ses alliances. Car face à lui, de plus en plus de personnalités politiques font acte de candidature.

Le président Tshisekedi a reçu Vital Kamerhe, son ancien directeur de cabinet, le 28 juin 2022, dans son bureau de la cité de l’UA, à Kinshasa. © Présidence RDC
Le président Tshisekedi a reçu Vital Kamerhe, son ancien directeur de cabinet, le 28 juin 2022, dans son bureau de la cité de l’UA, à Kinshasa. © Présidence RDC

Afflux de candidats

En mai, fort de la décision de la Cour constitutionnelle s’étant déclarée incompétente pour le juger dans de lourdes affaires de détournements de fonds, l’ancien Premier ministre de Joseph Kabila, Augustin Matata Ponyo, s’est officiellement lancé dans la course. Martin Fayulu, qui continue de revendiquer la victoire à la présidentielle de 2018, n’a jamais caché son intention de se présenter à nouveau en 2023 et a été investi pour son parti. Adolphe Muzito, son allié au sein de la coalition Lamuka, a également fait connaître ses ambitions.

La liste ne s’arrête pas là. Le 18 juillet, Jean-Marc Kabund a Kabund s’est lui aussi déclaré. Fâché de sa disgrâce, l’ancien tout-puissant président intérimaire de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti présidentiel, a crée son propre parti, l’Alliance pour le changement, et fait – déjà – les frais de cette ambition nouvellement affichée : accusé d’avoir tenu des propos offensants à l’égard du chef de l’État, il est poursuivi pour outrage.À LIRERDC : « Le jour où on m’a volé la victoire », par Martin Fayulu

Il y a aussi les candidatures qui ne sont pas encore déclarées mais dont tous se doutent qu’elles vont se manifester, à commencer par celle de Moïse Katumbi. « Il a pris sa décision, il y va », assure l’un de ses visiteurs réguliers. « Avec Moïse, ça ne sent pas bon », lâche un cadre du parti présidentiel. Si son parti, Ensemble pour la République, est toujours membre de la coalition présidentielle, l’ancien gouverneur du Katanga est désormais considéré comme un opposant par le président. « Moïse est persuadé qu’il peut l’emporter. Il souligne régulièrement le manque de popularité de Félix Tshiseksedi, et la possibilité d’un vote ‘tout sauf Tshisekedi’ », renchérit notre interlocuteur.

Quant au Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD) de Joseph Kabila, il n’a pas encore désigné de candidat, mais promet d’être présent dans la bataille.

« Sérénité » dans le camp présidentiel

Une affluence de prétendants en somme, alors que les « grands candidats » n’étaient que trois en 2018 – les autres s’étaient publiquement désistés ou étaient à la tête de formations plus modestes. « Nous sommes sereins », assure néanmoins l’un des dirigeants de l’UDPS qui souligne que la multiplication des candidatures bénéficie plutôt à l’ancien président. « Plus ils sont nombreux face à nous, plus les voix de l’opposition s’éparpillent, et plus nous avons de chance d’être loin en tête », calcule-t-il. Alors que le président a renoncé à sa promesse de réformer le mode de scrutin en instaurant une présidentielle à deux tours, recueillir seulement 30 % à 35 % des voix pourrait permettre de remporter le scrutin.À LIRERDC : ni allié ni opposant, Moïse Katumbi a du mal à choisir son camp

Au jeu des hypothèses, certains vont ainsi jusqu’à évoquer une candidature « tactique » de Jean-Pierre Bemba. « Félix pourrait encourager son allié à se présenter. D’une part, celui-ci prendrait encore quelques voix à l’opposition. D’autre part, s’il faisait un score correct, il assiérait sa légitimité pour être Premier ministre », estime un diplomate.

Dans la bataille, Félix Tshisekedi pourra compter sur la bienveillance de plusieurs puissances étrangères, qui voient d’un bon œil la stabilité ainsi qu’une certaine maîtrise des institutions qu’assurerait un second mandat du président.

En mai 2022, la mise à l’écart de Dieudonné Kaluba Dibwa, le président de la Cour constitutionnelle, au profit de Dieudonné Kamuleta Badibanga réputé proche du chef de l’État, a suscité la polémique. Beaucoup y ont vu la volonté du président de renforcer son emprise sur cette instance-clé du processus électoral : c’est elle qui valide les candidatures et les résultats, avant de les proclamer de façon définitive. Selon certaines sources, la décision d’incompétence de la Cour dans le dossier Matata Ponyo avait agacé en haut lieu.À LIRERDC : Kabila, Fayulu, Muzito, Katumbi… Un front « anti-Tshisekedi » est-il possible ?

Quelques mois auparavant, en octobre 2021, c’est la nomination de Denis Kadima à la tête de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) qui avait provoqué de vives tensions et poussé les voix critiques à s’unir. Partisans de Martin Fayulu, soutiens de Joseph Kabila, ainsi que catholiques de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) et protestants de l’Église du Christ au Congo (ECC) s’étaient unis pour dénoncer les « pressions et les menaces » qui avaient conduit à ce choix et réclamer une Ceni plus indépendante.

Un front anti-Tshisekedi ?

Alors rassemblés au sein d’un Bloc patriotique, ils ont néanmoins évité de s’afficher ensemble dans ce combat, faisant cortège à part lors des manifestations. « Il y a encore beaucoup de rancœurs entre les différents camps. Martin Fayulu n’a pas digéré sa défaite de 2018, Matata Ponyo en veut encore à Kabila de ne pas l’avoir désigné candidat, certains proches de Kabila rappellent toujours la ‘traîtrise’ de Moïse, Fayulu et Muzito sont fâchés… C’est pourtant en s’unissant, qu’ils ont une chance de l’emporter », souligne le diplomate précité.

Un nouveau « Genève » – cet accord qui avait conduit à la désignation de Martin Fayulu comme candidat commun de l’opposition (avant que Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe ne s’en défassent) – semble peu probable. Cependant, la poignée de main entre Moïse Katumbi et Joseph Kabila lors du Forum de réconciliation katangaise, en mai dernier, n’a échappé à personne. Huit ans après leur rupture, les meilleurs ennemis pourraient-ils se réconcilier ?À LIRERDC : les religieux peuvent-ils faire plier Tshisekedi ?

« Aucune alliance n’a été nouée pour l’instant, mais si l’ancien président nous le demande, nous pourrions accepter de travailler avec Katumbi », lâche l’un des membres du comité de crise du Front commun pour le Congo (FCC). « Je ne suis pas sûr que pareille alliance nous fasse de l’ombre », balaie le cadre de l’UDPS, qui estime que « Moïse y perdrait beaucoup de crédibilité ». Et de poursuivre : « À l’heure qu’il est, aucun concurrent ni aucune alliance ne nous effraie outre-mesure. La présidentielle devrait bien se passer, nous sommes surtout concentrés sur les élections législatives et provinciales, qui s’annonceront plus périlleuses. » Une assurance que, à quelques mois de l’échéance prévue, il prend soin de relativiser immédiatement : « Nous sommes en politique et, d’ici au scrutin, il peut encore se passer mille choses ! 

By Habari

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