RDC : à Kishishe, «des corps sont encore en train d’être retrouvés dans les champs»
Près d’une semaine après une tuerie dans la région de Rutshuru, le bilan, qui dépasserait largement la centaine de civils tués, dont des enfants, reste imprécis, tout comme les responsabilités. Des enquêteurs des Nations unies se sont rendus sur place.
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par Paul Lorgerie, correspondant à Kinshasa (RDC)
publié le 4 décembre 2022 à 19h11
Kishishe… le nom de ce village inconnu pourrait rester tristement gravé dans les annales de la république démocratique du Congo (RDC) comme celui d’une tragédie. Mardi 29 novembre, des dizaines et des dizaines de civils auraient été massacrés dans cette localité du territoire de Rutshuru, à 70 km au nord de Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu, dans l’Est du pays. «Plus d’une centaine», affirmait Patrick Muyaya, porte-parole et ministre de la Communication du gouvernement congolais, à la sortie du Conseil des ministres de vendredi soir. Samedi matin, en signe de deuil, les drapeaux ont été mis en berne pour une durée de trois jours dans la capitale, Kinshasa, ainsi que dans le territoire de Rutshuru.
Les premières informations sur une potentielle tuerie ont été communiquées jeudi 1er décembre par l’armée congolaise, soit deux jours après les faits. «Cinquante civils congolais ont été lâchement assassinés», communiquait alors le général Sylvain Ekenge. Près d’une semaine plus tard, aucun bilan fiable n’a été publié, les chiffres, selon les sources, variant de la cinquantaine à près de 200 civils tués. «Des corps sont encore en train d’être retrouvés dans les champs, sur le bord de la route», affirmait dimanche à Libération une source locale.
Zone d’ombre
Le massacre «pourrait constituer un crime de guerre», se sont indignées les ambassades européennes et américaines en RDC sur les réseaux sociaux. «Ces atteintes aux droits de l’homme […] peuvent constituer des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre», a renchéri le bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme en RDC. Selon une source au sein de ce département, une équipe d’enquêteurs a été déployée sur place afin de faire la lumière sur l’affaire et les responsables de la tuerie.
Une véritable zone d’ombre plane sur cette partie septentrionale de la province du Nord-Kivu, riche en minerais. A la lisière avec le Rwanda et l’Ouganda, la région est le théâtre de combats entre l’armée régulière des Forces armées de la république démocratique du Congo (FARDC) et des éléments du Mouvement rebelle du 23 mars (M23), que Kinshasa accuse d’être soutenu par le Rwanda voisin, ce que Kigali réfute. D’autres groupements armés se greffent régulièrement dans ce chaos. Immédiatement pointé du doigt par le gouvernement congolais dans les événements de Kishishe, qui «est aujourd’hui sous le contrôle du M23», selon Patrick Muyaya, ministre congolais de la Communication, le mouvement rebelle a catégoriquement démenti être à l’origine du massacre.
«Difficile de savoir»
«Personne ne peut être certain à 100 % qu’il s’agit du M23», souligne un diplomate en RDC. Les interlocuteurs interrogés précisent que Kishishe abrite des membres des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), un groupe constitué d’anciens génocidaires hutus, ainsi que des résidus de groupes maï-maï. «Les FDLR et la jeunesse patriotique, donc les maï-maï, ont opposé une forte résistance au M23», développe la source locale, qui affirme que «ces derniers ont donc voulu se venger». Un élu du Rutshuru, sous couvert d’anonymat, a chiffré lui aussi le nombre de morts à une centaine. «Dans le village, il y avait des maï-maï, des FDLR, le M23, c’est difficile de savoir qui est l’auteur de ces tueries», a-t-il confié à l’AFP.
Rejetant des «allégations sans fondement», les porte-parole du M23, Bertrand Bisimwa et Lawrence Kanyuka, ont précisé dans un communiqué que «dans toutes les zones sous contrôle du M23, toutes les populations vivent dans une collaboration harmonieuse». S’ils reconnaissent des affrontements, seules huit victimes civiles «touchées par des balles perdues lors des combats», seraient, selon eux, à déplorer.
La dernière tuerie de cette envergure remonte à novembre 2008, dans la ville de Kiwanja, à 70 km de Kishishe. A l’époque, un autre groupe de rebelles, le Congrès national pour la défense du peuple avait été accusé d’avoir tué près de 150 personnes. «Les survivants et les membres des familles des victimes attendent toujours que justice soit faite», notait un rapport de Human Rights Watch en 2018, à l’occasion du dixième anniversaire du massacre.