En RD Congo, le double défi de préparer des élections en temps de guerre
Succédant au pape François à Kinshasa, Hadja Lahbib a mesuré le double défi du Congo : préparer des élections d’ici décembre alors qu’à l’Est, la guerre ne faiblit pas. Article réservé aux abonnés


Journaliste au service MondePar Colette BraeckmanPublié le 3/02/2023 à 20:12 Temps de lecture: 5 min
C’est avec émotion et ferveur que les Kinois ont pris congé du pape François qui s’est envolé vers le Soudan du Sud. Deux moments forts du séjour pontifical ont marqué les esprits : la solennelle dénonciation du « colonialisme économique » qui pille les ressources des Etats trop riches en matières premières convoitées et l’exhortation à « cesser d’étouffer l’Afrique, qui n’est ni une mine à exploiter ni une terre à dévaliser et qui doit être protagoniste de son destin ».
À lire aussi Les Sud-Soudanais attendent le Pape entre espoir et résignation
Pour sa part, le cardinal Ambongo archevêque de Kinshasa, n’a pas craint de dénoncer la « tricherie » qui, selon lui, aurait marqué le scrutin précédent, de stigmatiser la corruption et de réclamer pour le 20 décembre prochain, « des élections libres, transparentes et apaisées ». C’est donc un double défi que les « hommes de Dieu » ont lancé au président Tshisekedi qui, revenant de l’aéroport, a immédiatement reçu Hadja Lahbib, la ministre des Affaires étrangères de Belgique. Cette dernière s’est également souciée du double défi que doit affronter le Congo : comment organiser des élections libres alors que la guerre, chaque jour davantage, déchire l’Est du pays et menace d’entraîner les pays voisins dans une spirale de violence ?
Pour comprendre le premier défi, celui des élections, la ministre a commencé son séjour par la visite d’un « centre d’enrôlement » dans le « quartier chic » de la Gombe. Partout, dans la ville, sont apposées de grandes affiches où les candidats déjà en lice, comme l’ancien président Jean-Pierre Bemba, appellent les électeurs à s’enrôler. Le centre d’inscription kinois est l’un des 22.782 centres qui s’ouvriront à travers tout le pays et Dieudonné Tshiyolo, directeur de cabinet du président de la Commission électorale Denis Kadima, se montre confiant : « Notre nouvelle “machine à voter” est plus performante que celle de mon prédécesseur Corneille Nangaa, difficile à transporter et qui, à l’issue du scrutin avait été massivement volée pour être transformée en simple PC. La machine actuelle, produite en Corée du Sud par la société Miru comme la précédente, enregistre les électeurs, compare leurs données personnelles avec le fichier dont nous disposons déjà et produit une carte plastifiée et indestructible. Après les élections, le même logiciel, au départ des informations introduites, permettra la production de cartes d’identité. »
À lire aussi Congo: Mukwege hésite à se jeter dans l’arène électorale
Bref, « tout roule », assure le collaborateur du président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), « les délais seront respectés et 49 millions d’électeurs seront dûment enregistrés ». Installée devant l’écran, Hadja Lahbib garde ses réflexes d’ancienne journaliste. Si elle pose des questions techniques, elle s’enquiert aussi de la grosse inconnue du scrutin : « Comment les quelque 500.000 déplacés chassés par la guerre dans l’Est du pays pourront-ils être enregistrés et finalement voter ? »
À lire aussi Martin Fayulu: «Il est évident que Félix Tshisekedi mettra tout en œuvre pour rester au pouvoir»
Alors que son interlocuteur croit encore au « miracle congolais », la ministre belge, visiblement, est préoccupée par cette guerre qui s’étend au Nord-Kivu. Car les nouvelles qui parviennent à Kinshasa ne sont pas bonnes : alors que Goma pourrait se trouver encerclée d’un jour à l’autre et que le ravitaillement en vivres y est menacé, sur Bukavu, la capitale du Sud-Kivu, la pression s’accroît également. D’après la société civile locale, des chars rwandais seraient massés sur la frontière du côté de Kamanyola, sur la route du Burundi, la forêt de Nyungwe serait infiltrée par des groupes rebelles, le moindre incident pourrait déclencher une guerre ouverte car la confiance est au plus bas. A tel point que les Congolais ont exigé que soient écartés des officiers rwandais participant à la force régionale déployée par la Communauté est-africaine et que des manifestants réclament déjà le départ de cette force (composée de Kenyans, d’Ougandais, de Burundais et de Sud Soudanais) jugée aussi inutile que la Monusco (Mission de l’Onu en République démocratique du Congo) elle-même…
À lire aussi RD Congo: découverte de fosses communes contenant près de 50 civils morts
Venue de Luanda, la ministre belge a transmis à Kinshasa les interrogations du président Joao Lourenço. S’il critique le soutien apporté par le Rwanda à un M23 qui avance au lieu de se retirer, il se demande aussi si Kinshasa a bien rempli tous ses engagements : bannir toute collaboration entre l’armée congolaise et les opposants hutus qualifiés de « génocidaires » par Kigali, interdire les « messages de haine » visant les Tutsis congolais.
À lire aussi Le groupe jihadiste Etat islamique revendique une attaque en RD Congo
Durant un long entretien, le président Tshisekedi a répondu à toutes ces questions. S’il souhaite une désescalade militaire et la pacification de l’Est, il exige aussi le respect des frontières de son pays et dénonce le « double standard » pratiqué par une Europe virulente lorsqu’il s’agit de l’Ukraine envahie… Malgré les dangers des déplacements en avion dans la région des Grands Lacs (nul n’a oublié la mort tragique du président rwandais Habyarimana…), le président congolais entend cependant se rendre ce samedi à Bujumbura où il rencontrera les chefs d’Etat de la région, en espérant que le mandat de la force est africaine sera rendu plus offensif.
Hadja Lahbib, quant à elle, a rappelé la position belge : soutenir le processus électoral et encourager l’UE à libérer les 20 millions d’euros prévus pour soutenir la réforme de l’armée congolaise, Bruxelles maintenant son engagement à former la 31e brigade présente à Kindu et très appréciée. Elle a aussi rappelé que la Belgique avait dûment condamné les agissements des rebelles du M23 et de son sponsor.
À lire aussi RD Congo: le Nord-Kivu, victime des rivalités entre l’Ouganda et le Rwanda (carte)
En public comme en privé, tous les interlocuteurs de la délégation belge ont cependant rappelé un point qui fait désormais l’unanimité, du simple citoyen jusqu’au président de l’Assemblée nationale : chat échaudé craignant l’eau froide, il n’est plus question d’exiger que l’armée congolaise intègre dans ses rangs des chefs de mouvements rebelles liés à des pays voisins, le Rwanda en l’occurrence…