Conférence de presse à Kinshasa : quand la parole du président Tshisekedi révèle les faiblesses d’un pouvoir à bout de souffle
Opinion par Joêl Kandolo, membre de la société civile
Lors de sa dernière conférence de presse à Kinshasa, le président Tshisekedi a passé en revue plusieurs sujets de la vie politique congolaise. Il n’a pas vraiment surpris grand monde, mais a étonné par le maintien d’un discours similaire dans lequel ses déclarations apparaissent incongrues, pour ne pas dire incohérentes. Force est de constater qu’après huit ans au pouvoir, le président de la République ne prend toujours pas la mesure du poids de ses mots — ou alors il le fait en toute connaissance de cause, dans un mépris et une desinvolture assumés.
Répondant avec une légèreté déconcertante sur la question du non-paiement des fonctionnaires, le président n’a pas hésité à clouer au pilori les ministres des Finances et du Budget, feignant cyniquement d’être lui-même victime de ces retards. L’audience, acquise et aux ordres, ne pouvait que trouver cela amusant.
Mais derrière les rires, la réalité est tout autre. Des milliers d’agents de l’État survivent, mois après mois, dans l’attente d’un salaire qui ne vient pas ou qui arrive au compte-gouttes. Des enseignants qui peinent à nourrir leur famille. Des infirmiers qui traversent Kinshasa à pied faute de moyens de transport. Des fonctionnaires qui, pour survivre, sont contraints de monnayer le moindre service public alimentant ainsi, par nécessité, la corruption que le même pouvoir dit combattre.
Désigner des boucs émissaires depuis le sommet de l’État est commode. Cela donne l’illusion d’un chef vigilant et solidaire. Mais après huit ans au pouvoir, cette posture ne trompe plus personne: un président qui ne contrôle pas la chaîne de paiement de ses propres agents ne peut pas sérieusement prétendre gouverner. La responsabilité remonte toujours. Et elle s’arrête au sommet.
Trois sujets, parmi d’autres, cristallisent à eux seuls l’inquiétante désinvolture avec laquelle le pays est conduit.
Le troisième mandat
Le président a déclaré: « Si le peuple veut que j’aie un troisième mandat, j’accepterai. »
Cette déclaration est en conflit direct avec l’article 70 de la Constitution, qui dispose que le Président de la République est élu pour un mandat de cinq ans, renouvelable une seule fois. Il ne s’agit pas d’une disposition interprétable ou sujette à débat : c’est une limite claire, posée par le constituant, qui engage l’ensemble de l’édifice républicain.
Plus grave encore, l’article 220 de la même Constitution classe cette disposition parmi les matières intangibles, c’est-à-dire insusceptibles de révision, quelle que soit la majorité politique du moment. En d’autres termes, même une volonté populaire exprimée ne saurait constitutionnellement fonder un troisième mandat. Invoquer « le peuple » pour justifier une telle perspective n’est donc pas une marque de démocratie : c’est précisément le type de rhétorique que les constituants ont voulu neutraliser en érigeant ces garde-fous.
Que le chef de l’État s’exprime ainsi avec légèreté ou avec calcul sur un sujet aussi fondamental interroge profondément. Soit il méconnaît la norme suprême qu’il a juré de respecter et de faire respecter, soit il en mesure parfaitement les contours et choisit délibérément de la fragiliser dans l’esprit de l’opinion. Dans un cas comme dans l’autre, la gravité est réelle. Et le silence de ceux qui l’entourent face à une telle déclaration l’est tout autant.
L’armée et la guerre : une gestion en trompe-l’œil
Le président est revenu sur sa déclaration selon laquelle, à la moindre escarmouche, il attaquerait le Rwanda. Il a affirmé, sans sourciller, avoir été mal informé sur l’état réel de son armée lui qui, à son arrivée au pouvoir, avait pourtant solennellement déclaré avoir trouvé une armée forte et structurée.
Ce revirement est révélateur à plus d’un titre. Si le chef de l’État censé être la personne la mieux informée du pays, disposant de tous les leviers de vérification et de contre-vérification, notamment sur un sujet aussi sensible que l’outil militaire peut admettre avec pareille désinvolture avoir été trompé sur la colonne vertébrale même de l’État, que devons-nous penser de sa maîtrise des autres dossiers qui engagent la vie quotidienne des Congolais ? La réponse se lit, hélas, dans la situation actuelle du pays.
À cela s’ajoute cette déclaration : « Si on ne peut pas terminer cette guerre, on ne pourra pas organiser les élections en 2028. » Une formule qui, prise isolément, pourrait sembler lucide. Mais après huit ans de pouvoir, la question qui s’impose n’est plus de savoir si la guerre compromet les élections — c’est une évidence — mais bien : quelle est la stratégie concrète, crédible et assumée, la volonté politique pour y mettre fin ? C’est même à se demander si finalement cette guerre ne fait pas ses affaires? Sur ce point, le silence reste assourdissant. Citer l’Ukraine en exemple ne constitue pas une vision. C’est, au mieux, une esquive habillée en réflexion géopolitique et un raccourci dangereux et irresponsible.
Les sanctions américaines contre Kabila
Sur ce sujet, le président a visiblement choisi l’esquive survolant la question avec une brièveté suspecte alors que dans les coulisses c’est la fête totale et en plus de cela son parti politique venait d’organiser une marche de soutien aux sanctions prises contre celui qui l’a précédé au pouvoir.
Il convient d’abord de rétablir un fait que le pouvoir et ses proches s’emploient à déformer : nulle part dans les sanctions américaines contre Joseph Kabila il n’est question de corruption ou d’enrichissement illicite. Ces sanctions reposent exclusivement sur ses liens présumés avec le mouvement rebelle M23. Toute autre lecture relève de la manipulation ou de l’instrumentalisation politique.
Cela dit, la disgrâce de Kabila ne devrait pas être une source de satisfaction stérile. Elle devrait être un miroir. Car les logiques qui ont conduit à cette situation ne sont pas le fruit d’une aberration personnelle : ce sont des logiques structurelles de pouvoir, que l’on retrouve à des degrés variables dans la quasi-totalité des États en situation de fragilité institutionnelle. Ceux qui aujourd’hui commentent ou instrumentalisent cette disgrâce feraient bien de se poser une question simple : les pratiques que je tolère, que j’encourage, que je reproduis dans l’exercice de mes propres responsabilités seraient-elles défendables si elles étaient soumises au même examen ? La réponse honnête à cette question est souvent inconfortable. Et c’est précisément pour cela qu’elle est nécessaire.
Ces trois sujets, pris ensemble, dressent un portrait inquiétant : celui d’un pouvoir qui parle beaucoup, assume peu, et gouverne de moins en moins ou pas du tout.
Conclusion : l’heure des actes
Il y a toujours une vie après le pouvoir. Et cette vie ne se négocie pas dans l’urgence du moment venu : elle est le produit direct de la manière dont le pouvoir a été exercé. Les décisions prises aujourd’hui, les réformes engagées ou esquivées, les silences observés face aux dérives — tout cela constitue un héritage. Un héritage que ses auteurs ne choisiront pas de laisser: il leur sera imputé.
La RDC traverse une période charnière. Elle n’a pas besoin de déclarations voluptueuses sur des troisièmes mandats hypothétiques, ni de pirouettes rhétoriques sur des guerres sans stratégie. Elle a besoin d’un président qui gouverne pleinement, courageusement, dans le respect strict de la Constitution qu’il a juré de respecter. Elle a besoin de réformes institutionnelles profondes, d’une justice capable de fonctionner sans égard aux équilibres politiques du moment, et d’une culture de redevabilite et de responsabilité publique qui ne se limite pas aux discours de cérémonie.
Mais la responsabilité ne saurait être uniquement celle du pouvoir. Il faut nommer avec la même franchise un autre silence, tout aussi coupable : celui de l’opposition. En ces temps difficiles, alors qu’un pouvoir ivre de lui-même repousse les limites de ce qui est constitutionnellement et moralement acceptable, l’opposition congolaise demeure tragiquement fragmentée, prisonnière de ses ego, de ses calculs personnels et de ses querelles internes. Ce silence irresponsable, cette incapacité à s’unir et à parler d’une seule voix face aux dérives du régime, constitue une faute politique grave une faute envers le peuple congolais qui, lui, subit au quotidien les conséquences d’un pouvoir sans boussole.
Une opposition digne de ce nom ne se définit pas par sa seule existence. Elle se définit par sa capacité à incarner une alternative crédible, à porter un projet cohérent, à exercer une pression organisée et articulée sur le pouvoir en place. Se taire, se diviser ou se neutraliser mutuellement en période de crise, c’est offrir au pouvoir le luxe de l’impunité. C’est abandonner le terrain à ceux qui n’hésitent pas, eux, à en abuser.
Gouverner, c’est choisir. S’opposer, c’est aussi choisir. Et dans les deux cas, c’est assumer. Aucun pouvoir n’est assez fort pour échapper durablement aux conséquences de ses propres pratiques mais aucune opposition ne peut prétendre servir son peuple dans la dispersion et le silence complice. L’histoire de la RDC en témoigne avec une régularité que seuls les aveugles volontaires peuvent ignorer.